La créature de Bram Stoker en musique

Dans le cadre du 101e anniversaire de la mort de Bram Stoker, et dans le prolongement du focus sur les adaptations cinématographiques de son œuvre que nous vous avons proposé le mois dernier, nous nous plongeons maintenant dans la dimension sonore qui accompagne Dracula/Nosferatu depuis ses débuts sur le grand écran du cinéma muet. Tour du propriétaire qui ne se veut nullement exhaustif, mais seulement une invitation au voyage dans un univers qui, comme l’écrit Pierre Henry, « force l’imagination à travailler sur les représentations les plus folles de la terreur et de la profanation » (dans les notes du livret qui accompagne son Dracula).

Pour schématiser à gros traits, on peut classer toutes les productions musicales qui tournent autour du personnage de Bram Stoker en trois catégories : 1° les bandes originales des différentes adaptations cinématographiques ; 2° les adaptations libres du thème de Dracula dans des œuvres qui ne se veulent pas forcément illustratives de tel ou tel film ; 3° les hommages purs et simples.

nosferatu-isabelle-adjani-and-klaus-kinski

Les bandes originales

De nombreuses œuvres furent composées en vue d’accompagner l’une ou l’autre adaptation cinématographique du Dracula littéraire, offrant autant d’interprétations possibles de l’univers stokerien. Ces bandes-sons proposent des approches totalement différentes les unes des autres, chargeant les images qu’elles illustrent d’émotions et de sensations d’une grande diversité, du plus inquiétant au dramatique teinté de poésie (à condition bien sûr d’être écoutées en visionnant le film).

Naturellement, c’est le Nosferatu de Murnau qui a bénéficié le plus souvent de ce traitement. Il faut savoir que la art_zoyd_Nosferatumusique originale, composée par Hans Erdmann, a été perdue dans sa forme originelle de 1922 . En l’absence de la composition originale d’Erdmann, de nombreux compositeurs se sont essayés à l’exercice de la bande originale pour accompagner ce film. Parmi ceux-ci, on peut mentionner les français d’Art Zoyd qui ont composé, en 1988, un album sobrement intitulé Nosferatu (XA752I), et explicitement sous-titré F.W. Murnau, qui rend compte de leur appropriation de l’univers noir et blanc du maître expressionniste allemand. Conformément à leur habitude, et ici dans une veine pratiquement apocalyptique, les membres d’Art Zoyd opèrent une fusion du rock progressif, du free jazz et d’une musique contemporaine relevée d’électronique pour un résultat intriguant et en concordance parfaite avec les images du film.

Liminal_NosferatuDans un tout autre genre, Liminal a réalisé un collage sonore mêlant fragment dub, ambient spatiale, extraits de textes récités et mélodies pop, le tout traversé de samples de film de série B et de furtifs rythmes syncopés – sous le titre de Nosferatu (XL497A). Ce chef-d’œuvre d’illbient s’écoute par lui-même tel un mauvais trip cinématographique, mais il accompagne également à merveille les images du film de Murnau. Certaines plages ont d’ailleurs été enregistrées dans les conditions du live, lors de la projection de Nosferatu en 1995 à New York.

James_Bernard_NosferatuEn 1997, James Bernard, compositeur emblématique pour la Hammer des années 1950 aux années 1970 (et pour laquelle il écrivit les thèmes de plusieurs adaptations de Dracula), a produit une nouvelle partition pour accompagner le film de Murnau, sous le titre Nosferatu – A Symphony Of Horrors (1922) (YN7761). Dans un registre plutôt expressif, voire agressif, cette partition, enregistrée par le City of Prague Philarmonic, s’inscrit dans la lignée des musiques de films que James Bernard avait réalisées trente ans plus tôt, et accompagne merveilleusement le film de Murnau.

Faust_Wakes_NosferatuEn 1997 toujours, le groupe allemand de krautrock Faust créa sa propre vision de l’accompagnement sonore idéal du film de Murnau, sous le titre évocateur de Faust Wakes Nosferatu (YN7763). Une sorte d’apocalypse éthérée émerge de cette musique à base d’électronique crade et de guitares distordues et traversées de sons de flute et de violon.

Papadimitriou_NosferatuC’est un sacré défi que s’est lancé le pianiste Sakis Papadimitriou lorsqu’il mit en place le projet « Silent Movies with Music in situ » : accompagner la projection du film de Murnau d’une musique improvisée à trois (Sakis au piano, George Bandoek Apostolakis à la guitare et Goergia Sylleou aux voix). Enregistré en live en novembre 2001 durant la projection du film, l’album Nosferatu (UP0689) est sorti l’année suivante.

Enfin, si la musique originale qui accompagnait en 1922 la projection du Nosferatu de Murnau a été perdue, il est Erdmann_Nosferatuaujourd’hui possible de se faire une idée de la manière dont elle sonnait. En effet, grâce au travail minutieux du musicologue Berndt Heller, la composition originale d’Erdmann a été reconstituée en 1984 avant d’être complétée en 1994. Elle a été jouée sous cette forme à plusieurs occasions, entre autres par le Brandenburg Philharmonic Orchestra dont une version enregistrée est disponible sur le disque Nosferatu – A Symphony of Horror (YN7762). C’est cette version reconstituée qui accompagne la réédition magistrale du film de Murnau aux éditions MK2, en remplacement de l’œuvre composée en 1994 par Galeshka Moravioff et utilisée sur l’édition du film de Murnau produite en 1999 par les Films Sans Frontières.

Popol_Vuh_NosferatuPour la bande sonore de son remake de Nosferatu (sorti en 1979 sous le titre Nosferatu, fantôme de la nuit, avec Klaus Kinski et Isabelle Adjani), Werner Herzorg fit appel, comme pour deux de ses précédents films, au groupe allemand de krautrock Popol Vuh. L’album est sorti en 1978, intitulé Nosferatu – On The Way To A Little Way (YN7760).

Le Dracula de 1931 avec Bela Lugosi reçut également les honneurs de l’enregistrement ultérieur d’une bande originale prestigieuse, puisque composée par Philip Glass et interprétée par le Kronos Quartet : Dracula (FG6195). Le film de Tod Browning a la particularité d’exister en deux versions, l’une muette et l’autre parlée (bien que les conversations n’y soient Philip_Glass_Draculalimitées qu’à quelques éléments narratifs). De surcroît, aucune musique n’avait été composée spécifiquement pour lui. Seules deux œuvres musicales y apparaissent : Le Lac des cygnes de Tchaïkovski lors du générique de début, et l’ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner au cours d’une scène dans un opéra. Cela laissait ouverte la possibilité de créer une partition à part entière pour ce film. Défi relevé par Philip Glass en 1999, à la demande de Universal Studios pour la sortie du film en VHS et en DVD. Plutôt qu’une partition orchestrale, Glass a choisi de composer une musique de chambre pour quatuor à cordes afin de coller à l’ambiance du film. En 1999 et 2000, Philip Glass (au piano) et le Kronos Quartet ont tourné aux États-Unis pour promouvoir l’album, qu’ils jouèrent simultanément à la projection du film.

Les adaptations libres

Avec son Dracula (FH3423), Pierre Henry a cherché à composer une sorte de film sans image. Sans renvoyer Pierre_Henry_Draculadonc à aucune adaptation cinématographique particulière du livre de Stoker, Henry a bâti une œuvre qui réponde à ses exigences propres, non sans y avoir injecté le souvenir des émotions qui avaient été suscitées en lui lorsqu’il vit les Dracula de Terence Fisher. C’est chez Wagner par contre qu’il a cherché l’inspiration pour ses articulations orchestrales, qu’il transperça de sonorités électroniques destinées à distiller une dimension intimiste et fantastique à la fois. C’est Wagner encore qu’il convoque, et sa technique du leitmotiv, pour soutenir tout l’édifice de sa composition. Sauf que, à force de les triturer (par accélération, ralentissement, transposition), il transforme ces leitmotivs en paysages oniriques.

Pour son œuvre Musique de la maison et de la cour de Dracula (Symphonie transylvanienne pour cordes, op. Schwertsik_House_And_Court_Music18) (FS3235), Kurt Schwertsik a écrit une partition aristocratique, décadente et mystérieuse qui colle parfaitement au personnage de Dracula. Cette impression est encore renforcée par les sous-titres donnés aux quatre mouvements de l’œuvre : « Chanson de jour (il travaille le violon) » ; « Pièce de nuit (il dirige des chauves-souris et des loups-garous) » ; « Première lumière (il s’amuse à jouer des variations sur son chant funèbre) » ; « Coucher de soleil (une chanson à boire lui donne des ailes) ». Et pourtant, à la manière d’un Magritte qui baptisait ses tableaux après coup, Schwertsik a ajouté le titre principal et les sous-titres après la composition proprement dite. Cela n’enlève rien à la parfaite concordance de celle-ci (dont la création fut donnée le 5 mai 1969 par l’Orchestre de Klagenfurt) avec les ambiances de l’œuvre gothique de Bram Stoker.

Les hommages

Un des principaux groupes gothiques anglais de la seconde vague, créé en 1988 et encore actif à ce jour, a choisi de se Nosferatu_Reflections_Through_A_Darker_Glassnommer en hommage à la créature du film de Murnau: Nosferatu. Des cinq albums studios qu’ils ont sortis, les deux premiers sont disponibles à la Médiathèque : Rise (XN806A) et The Prophecy (XN806C). Sont également disponibles l’album concert (enregistré entre 1991 et 1999) Reflections Through A Darker Glass (XN806E) – avec une photo de Nosferatu dans la scène du bateau dans le film de Murnau qui illustre la pochette – et la compilation ReVamped (XN806D).

Nosferatu_Nosferatu_coverIl ne faut pas confondre ce groupe de rock gothique anglais avec un groupe de krautrock psychédélique allemand des années 1970 également appelé Nosferatu. Celui-ci eu une carrière extrêmement brève, produisant un seul album : Nosferatu (XN806B). Sur cet album, ils mêlent un jazz-rock atypique, porté par des guitares crues et directes, à des arrangements presque folk progressif. Apparaissent aussi de-ci de-là des touches de flute, de saxo, et d’orgue électrique.

Pour finir ce bref survol historique de l’impact du personnage sanguinaire de Bram Stoker sur la musique, on Livraphone_Draculapeut encore mentionner deux mises en son de l’ouvrage de ce dernier. Le 11 juillet 1938 (3 mois avant son célèbre Guerre des mondes), Orson Welles a diffusé sur CBS une de ses premières œuvres radiophoniques : Dracula (HB9392). En 2009, les Livraphone Editions ont édité une version livre-audio de l’ouvrage de Bram Stoker, interprétée par dix comédiens : Dracula (HB7349). Une manière vivante et dynamique de se frotter au texte littéraire original.

Sylvain Isaac

Une réflexion sur “La créature de Bram Stoker en musique

  1. Pour le Nosferatu, ne pas non plus oublier la récente bande-son que lui a consacré John Zorn. Idem pour Dracula, car on peut au moins rajouter à votre liste la bande-son d’Usmar (omposé pour la pièce de théâtre de la compagnie Zapoï). Enfin, ce serait dommage de passer à côté du Into the land of Phantoms de Jill Tracy, sonorisation du Nosferatu de Murnau. La musique et les vampires, c’est définitivement une historie qui dure !

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