Poly-folies dans l’art (partie 1/2 – Artistes fous et folies d’artistes, de l’expressionnisme au surréalisme)

Dans le cadre de la thématique « Folie » qui, en février et en mars, est déclinée sous toutes ses formes dans les Médiathèques, et en collaboration avec l’IAD, UCL Culture et le Musée de Louvain-la-Neuve, Donatienne Blanjean nous a entretenu, avec sa verve habituelle et toute son expertise en la matière, des liens qui pouvaient exister entre art et folie, au fil d’une conférence passionnante et très enrichissante. Cette conférence a eu lieu au Musée de Louvain-la-Neuve le 6 février dernier. Petit retour sur l’événement.

Donatienne Blanjean

Comme entrée en matière, Donatienne a tout d’abord abordé la question de savoir  comment définir la folie ? Comment a-t-elle été considérée au cours de l’histoire ?

– Dans le monde médical, la « folie » est classifiée par différents types de troubles mentaux : psychoses, névroses, etc.

– Dans le monde commun, on traite de fous les gens qui sortent d’une manière ou d’une autre des conventions, qui ne suivent pas des éléments rationnels.

Donatienne Blanjean a ensuite illustré comment la folie avait pu être perçue au cours de l’Histoire, de manière tantôt positive (le rôle du fou du roi au Moyen-Âge), tantôt négative (aux 17e et 18e siècles, la folie était considérée comme la déraison, la perversion du sens). Elle s’est ensuite attardée plus longuement sur les 19e et 20e siècles.

19e siècle

Au 19e siècle, le domaine de l’art est dominé par l’Académie. Les artistes se doivent de respecter certaines conventions s’ils veulent voir leur travail reconnu. Beaucoup d’artistes vont respecter ces académismes, d’autres vont vouloir en sortir, par le biais de chemins très variés.

Un enterrement à Ornans, Gustave Courbet

Exemple 1 : Gustave COURBET, « Un enterrement à Ornans » (ca. 1850), Musée d’Orsay, Paris.

Nous sommes ici face à un tableau peint de manière extrêmement réaliste, illustrant une scène d’enterrement dans le village d’Ornans.  Courbet peint de façon objective le réel tel qu’il le perçoit. Or, par le choix du thème de la scène, il sort résolument des conventions de l’époque. Il y peint les oubliés de l’Histoire ; on ne voit aucun héros de guerre, aucun personnage illustre, etc.

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Exemple 2 : Vincent VAN GOGH, « Verre d’absinthe et carafe » (1887), Musée Van Gogh, Amsterdam.

On observe ici que la façon de peindre est beaucoup moins réaliste. Le trait de l’artiste est très expressif, il sort des normes esthétiques de l’époque.

  • Vincent VAN GOGH (1853 – 1890)

Pour étudier la vie et l’œuvre de Vincent Van Gogh, les historiens de l’art se sont notamment basés sur sa très riche correspondance, et plus particulièrement celle entretenue avec son frère Théo pendant près de 20 ans.

C’est en 1880 qu’il entame sa carrière de peintre qu’il mènera jusqu’à sa mort en 1890.

Personnage très impulsif, aux sentiments exacerbés, Van Gogh fera plusieurs séjours en asile psychiatrique.

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Vincent VAN GOGH, « Autoportrait » (1889), Musée d’Orsay, Paris.

Van Gogh va chercher un exutoire à travers l’art. Conscient de ses déséquilibres mentaux, il va chercher à exprimer ses tourments intérieurs à travers un art très expressif.

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Vincent VAN GOGH, « L’église d’Auvers-sur-Oise » (1890), Musée d’Orsay, Paris.

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Vincent VAN GOGH, « Champ de blé aux corbeaux » (1890), Musée Van Gogh, Amsterdam.

Plusieurs psychiatres ont tenté à postériori de poser un diagnostic sur les troubles mentaux dont souffrait Van Gogh, et certains ont estimé qu’il était sans doute sujet à la maniaco-dépression,  alternant entre des moments de clairvoyance et des moments de folie.

Dans le cas de Van Gogh, cette déconnexion avec le réel  aura été un moteur de création et lui aura ouvert de nouvelles portes. La folie peut alors être considérée comme un gage de modernité, d’une création hors-norme et d’une avancée artistique.

  • Camille Claudel (1864 – 1943)

Son goût pour la sculpture apparaît très tôt, et elle entame dès 16 ans des cours de sculpture auprès d’Alfred Boucher à Paris, qui sera remplacé deux ans plus tard par Auguste Rodin. Une histoire d’amour commence entre Rodin et Camille Claudel malgré les nombreuses années qui les séparent. Cette relation s’accompagnera d’une stimulation artistique réciproque qui durera de nombreuses années. Donatienne illustre son propos avec « La valse » (1889-1905) de Claudel, qui est visible au Musée Rodin, Paris. La trituration de la matière est très tourmentée, c’est puissamment expressif et hors des conventions de l’époque.

En 1892-93, la rupture avec Rodin la plonge progressivement vers une déstabilisation de plus en plus grande, et elle bascule doucement dans la folie. Donatienne prend comme exemple de sa production de l’époque « Clotho » (1893-1897) et « L’Âge mûr » (1894-1900).

En 1906, elle détruit la plupart de ses œuvres d’art au marteau. Elle a des délires de persécutions, s’enferme chez elle, ne se lave plus… Elle n’est plus capable de prendre soin d’elle-même, et rompt complètement avec la réalité.

Dans son cas également un diagnostic a tenté d’être posé à postériori sur ses troubles mentaux, et certains psychiatres ont estimé que Camille Claudel était atteinte de schizophrénie. Quand son père meurt en 1913, sa mère et son frère décident de la faire interner dans un asile psychiatrique où elle mourra en 1943. Elle n’a plus jamais créé à partir de cet internement.

Dans le cas de Camille Claudel, ça sera complètement le processus inverse de Van Gogh ; à mesure que la maladie a pris le pas, elle a abandonné sa créativité.

Au 19e siècle, beaucoup d’artistes vont considérer qu’il faut cultiver ses névroses, notamment par le biais de la consommation d’haschich, d’alcool, ou encore par l’usage de l’hypnose. Cela ouvrirait un nouveau monde intérieur, libéré des conventions, et permettrait à l’artiste de se « découvrir autre » à l’intérieur de lui-même.

Conférence Art et folie - Donatienne Blanjean - 1

20e siècle

Le 20e siècle verra un grand nombre de courants artistiques fortement influencés par toutes les notions de folie.

  • Le mouvement DADA (ca. 1916 – 1921) va mettre par exemple à bas toutes les conventions de l’époque lors d’une exposition à Cologne en 1919 au cours de laquelle les membres du mouvement présentent conjointement leurs œuvres et celles d’artistes « aliénés ».
  • Les surréalistes quant à eux vont faire un parallèle entre génie et aliénation. En recourant à l’hypnose, aux cadavres exquis, à l’usage de drogues, ils s’ouvrent à la folie et à de nouveaux univers du conscient et de l’inconscient.
  • Jean Dubuffet (1901 -1985) va lui s’intéresser plus particulièrement à l’art des « aliénés » et l’art des enfants, regroupés sous la dénomination d’« art brut ». Il s’agit pour lui d’un art totalement libre, et d’un art qui n’est aucunement façonné par des conventions culturelles ou de références artistiques quelconques, tant au niveau des thèmes, des techniques et des formes.

En conclusion, peut-on dire que la démence est obligatoire pour être un artiste moderne ? Pour Donatienne Blanjean, c’est une interprétation trop facile et rapide. Si on peut estimer qu’une partie de l’art moderne s’en est inspirée, tous les courants de l’art moderne ne vantent pas la folie et la perte de contrôle (ex : Mondrian, le constructivisme, etc.).

Enfin, cette transgression des conventions pose la question sur la notion même d’œuvre d’art : pour qu’une œuvre d’art soit considérée comme telle, doit-elle forcément sortir des conventions ?

Licenciée et agrégée en histoire de l’art et archéologie de l’UCL, Donatienne Blanjean est membre-fondatrice de l’asbl Sillage, spécialisée dans l’organisation de conférences et d’excursions artistiques et de mise en valeur patrimoniale. Elle officie également comme guide pour les expositions et le bâtiment du palais des Beaux-Arts de Bruxelles, pour les expositions des Musées Royaux d’Art et d’Histoire (Bxl) et pour le musée Horta. Et elle enseigne l’histoire de l’art à l’Institut des Arts et Diffusion de Louvain-la-Neuve et la sculpture au Format PME Limal.

Nous vous invitons à suivre la deuxième partie de cette thématique le mercredi 13 mars prochain à 18h, au musée de Louvain-la-Neuve pour la conférence donnée par Gilles Rémy : Poly-folies dans l’art (partie 2/2 – Des héros en folie pour un art fou)

Avec la collaboration de l’Institut des Arts de Diffusion (I.A.D.), du Musée de Louvain-la-Neuve et d’UCL Culture, dans le cadre des Médiathèmes.

Texte : Tatiana Vanhelmont

Photos de la conférence : Benoit van Langenhove

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