Brouillard créatif : stratégie et pratique du cinéma haptique

Ce mercredi 16 janvier, dans le cadre de notre thématique BROUILLARD, Laurent Van Lancker, cinéaste et anthropologue belge est venu exposer les spécificités du cinéma haptique, extraits de films à l’appui.

Mais quel cinéma peut être qualifié d’haptique ?

Le terme HAPTIQUE vient du grec Haptomai  signifiant « toucher ». Dans le cadre du cinéma, on parle alors d’engagement physique du spectateur, dont les sens sont mis en éveil grâce à l’usage de certaines d’images. Rien à voir ici avec un cinéma de type « sensationnel » où les spectateurs sont soumis à des effets visuels et sonores spectaculaires afin de les plonger plus intensément et physiquement dans le film projeté. Le cinéma haptique connecte plutôt le spectateur avec sa propre mémoire des sens, par rapport à l’objet/sujet filmé.

On distingue principalement trois traitements d’image caractéristiques dans le cinéma haptique :

  1. Utilisation du gros plan, mise en évidence de la matérialité des objets/sujets filmés.
  2. Effet de déperdition du spectateur : une sorte de brouillard volontaire des sens et de la perception.
  3. Intervention ultérieure sur le matériau (ex. grattage de la pellicule, traitement chimique, etc.)

Dans le cadre de la conférence, plusieurs extraits de films ont permis à l’auditoire de visualiser plus particulièrement les spécificités du cinéma haptique :

Naomi Kawase – Tarachime (2006) :

Image extraite du film Tarachime de Naomi Kawase (2006)

Extrait 1 : Une scène de bain. On entend l’eau couler et on voit à travers la vapeur qui imprègne la pièce, le corps d’une vieille femme. Plusieurs gros plans de la caméra s’attardent sur son ventre, ses seins. Sa peau est marquée par des rides profondes et sinueuses, et le gros plan est tel, qu’il est parfois difficile de déceler quelle est la partie du corps filmée.

Extrait 2 : Dans une cuisine, on entend les gazouillis d’un bébé. A travers un jeu d’ombres et de lumière, on voit l’enfant manger. Sa mère lui tend une fraise qu’il mange goulûment et marque son contentement par des babillages joviaux.

Kawase utilise à travers son documentaire, à la fois le gros plan et l’image abstraite. Rarement on s’approche d’un corps inconnu avec autant de proximité. Ces images ont le pouvoir de nous révéler une intimité et ce, de manière particulièrement puissante.

Alexander Sokourov – Elégie orientale (1996)

Visuel 1 Elégie orientale

Extrait 1 : Un paysage forestier, noyé dans le brouillard. On entend le bruit du vent et la voix off du narrateur qui décrit ses sensations, ce qu’il ressent, ce qu’il imagine. On aperçoit ensuite la silhouette du narrateur entrant dans une pièce dans laquelle on voit une vieille femme assise.

Dans ce cas-ci, l’effet haptique est en quelque sorte annihilé par la voix off du narrateur car il  explique ses propres sensations tout au long des images, et laisse ainsi peu de place aux sensations que le spectateur pourrait être amené à ressentir grâce aux images.

Florence Aigner & Laurent Van Lancker – Disorient (2010)

Visuel 1 disorient

Extrait 1 : On entend le récit d’un immigré vietnamien revenu au Vietnam après avoir vécu de nombreuses années en Europe. Les images qui accompagnent son témoignage sont souvent abstraites, et de natures diverses (noir intégral, pellicule griffée, scènes d’intérieur, etc.).

Dans ce cas-ci, il n’y a jamais d’utilisation d’image narrative ou illustrative. Les réalisateurs ont opté pour des images qui activent au contraire l’imaginaire du spectateur.

Laurent Van Lancker est un cinéaste et anthropologue belge. Ses documentaires créatifs qui proposent des nouvelles formes narratives et mélangent le politique et le poétique, l’éthique et l’esthétique, ont été montrés dans de nombreux festivals internationaux et sur différentes chaines de télévision. Il enseigne à l’IAD et à l’INSAS, ainsi qu’à l’Université de Berlin et pour le masterclass SIC – SoundImageCulture.

Avec la collaboration de l’Institut des Arts de Diffusion (I.A.D.) et d’UCL Culture, dans le cadre des Médiathèmes.

Tatiana Vanhelmont (texte)

Benoit van Langenhove (photos de Laurent Van Lancker)

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