Modern Cubism revisite Norge

Aujourd’hui, avec l’été, arrive le nouvel album de Modern Cubism qui, après avoir mis en musique la poésie de Charles Baudelaire (à la sauce EBM) sur Les plaintes d’un Icare (2008), s’attache à l’œuvre du grand poète belge Norge: Tout le firmament autour (sur l’excellent label allemand Emmo.biz).

Modern Cubism est une entité bicéphale, composée de Jean-Marc Mélot (aux machines) et Jean-Luc De Meyer (au chant). Réputé pour sa longue carrière comme auteur et chanteur principal au sein de Front 242, Jean-Luc De Meyer s’est également illustré avec de nombreux autres projets électroniques tels que C-Tec (connu d’abord sous le nom de Cyber-Tec Project), Birmingham 6, Cobalt60 et aujourd’hui encore avec 32Crash (on pourrait peut-être déceler une véritable obsession pour les chiffres à travers tous ces noms de groupes). Il faut aussi mentionner ses très belles collaborations avec Glis et Implant. En trente années de bons et loyaux services, il a largement contribué à placer la Belgique sur la carte mondiale de la musique électronique!

À côté de ses prouesses vocales et scéniques, Jean-Luc De Meyer a un péché mignon: la langue française! À ses heures perdues (mais chèrement gagnées!), il pratique sa langue maternelle dans une veine ouvertement oulipienne. Pour faire bref, Oulipo (abréviation d’OUvroir de LIttérature POtentielle), au-delà du groupe de personnalités littéraires et mathématiques qui se rassemblent régulièrement sous cette bannière, est une manière d’écrire en se donnant des contraintes particulières afin d’expérimenter avec l’acte même de l’écriture. On parle alors de lipogrammes (textes à contraintes). Jean-Luc De Meyer a d’ailleurs produit un très bel opuscule sous le titre calembourique Tous Contraints, tome I : réécritures oulipiennes de textes célèbres (2008). On y trouve des réécritures facétieuses de textes célèbres sous contraintes. Un exemple? Voici comment il commence Le Corbeau et le renard en se privant volontairement de la lettre « e »: Un corbac ainsi qu’un goupil. Un noir corbac, au haut d’un acacia / Avait au suçoir un gouda / L’ami Goupil, par son flair là conduit / Lui parla plus ou moins ainsi… Et cetera et cetera… La suite dans son recueil.

Interlude: pour ceux que cela intéresse, la Médiathèque possède un excellent documentaire sur l’Oulipo, qui donne la parole aux différents membres qui le composent: L’Oulipo – Mode d’emploi.

Jean-Luc De Meyer

On retrouve ce plaisir évident, sincère et volontiers partagé de la langue française sur son blog, sobrement intitulé Le Journal 2 JLDM, que l’auteur lui-même décrit ainsi: « Journal instable à thématique multiple relatant les péripéties incertaines de l’existence trépidante mi-oulipo-givrée mi-électro-beuglo-déjantée de Jean-Luc De Meyer, scripteur-interprète dès que son travail à temps plus que plein lui en laisse le loisir ». Une fenêtre ouverte sur un esprit curieux et fascinant.

Un autre exutoire pour son trop plein d’énergie et d’imagination, la Troupe Poétique Nomade (avec laquelle il a participé à la dernière édition du Marathon des Mots de Bruxelles, en parallèle à un concert de Modern Cubism dont vous trouverez un extrait vidéo ci-dessous) et Les Oiseaux Moqueurs, qui proposent une sorte de cabaret ludico-louffoque du plus bel effet, où l’on croise lipogrammes déclamés, palindromes, évocations de Dranem et Vian, parodies de Kraftwerk, contrepèteries et bonne humeur communicative.

Jean-Marc Melot

Évidemment, ce qui devait arriver arriva! Et Jean-Luc De Meyer se mit en tête de faire coïncider ses deux grandes passions: l’Electro Body Music et la langue française. Grand bien lui en a pris! Mais l’histoire retiendra que cela ne fut guère aisé à mettre en place, tant la nouveauté de la démarche sembla trouver difficilement écho chez certains. Néanmoins, la première tentative de cet « étrange » hymen est, à notre connaissance, le très rare « La machine à raconter des histoires », enregistré en 2003 avec Cobalt60 avant que le projet d’un album complet dans la langue de Molière ne tombe malheureusement à l’eau. En 2005, c’est « La Béatrice » qui voit le jour sur l’album Nemesis de Glis. Les bases étaient posées pour un projet d’EBM en français, et c’est la rencontre avec Jean-Marc Mélot (féru de musiques électroniques et de technologies) qui donnera le coup d’envoi à Modern Cubism, exclusivement chanté en français.

Après avoir interprété Baudelaire sur le premier album, le duo s’est penché sur l’œuvre du célèbre poète belge Norge (de son vrai nom Georges Mogin, aussi connu au tout début de sa carrière sous le pseudonyme de Géo Norge). Né en 1898 à Bruxelles, Norge a créé une poésie ancrée dans le concret, marquée par une apparente simplicité de langage qui masque en vérité un profond questionnement existentiel. Son inspiration, il la puise dans la trivialité du quotidien et se nourrit en même temps d’une soif inextinguible d’infini.

Dans un registre aux antipodes de Jeanne Moreau chante Norge, Modern Cubism rend un hommage surprenant au poète belge. Bien qu’il présente un fort penchant naturel vers une EBM puissante et contemporaine, Tout le firmament autour est traversé par de belles fulgurances musicales. Jean-Marc Mélot sait varier les ambiances, s’offrant des escapades du côté de la dark electro et laissant apparaître de-ci de-là des accointances discrètes avec une darkwave inspirée. Il dessine des paysages sonores qui servent d’écrin moderne, et dansant, au verbe de Norge.

La voix profonde, presque caverneuse, de Jean-Luc De Meyer accentue la charge dramatique du texte. Cela dit, par rapport au chant que l’on connaît de lui dans Front 242 ou 32Crash, son registre vocal se fait ici plus varié, voire par moments presque lyrique sur des morceaux comme « D’enfance » ou « En forêt », par exemple. Ou « La fille de fabrique », de toute beauté. Mais la hargne n’est pas absente pour autant, et fait un retour approprié sur « Ennemis ». Le ramage vaut largement le plumage, et le tout rend justice de la plus belle manière qui soit à l’un des plus grands poètes belges.

S’il n’est pas évident de prime abord, le mariage de la poésie (en langue française, qui plus est!) avec l’EBM se révèle particulièrement truculent dans le cas de cet album. Et c’est avec délice qu’une fois la surprise passée, on se le remet sur la platine. Et bientôt, il ne la quitte plus, tant les ritournelles de Moderne Cubism s’avèrent addictives.

Sylvain Isaac

p.s. Voici une vidéo enregistrée lors du passage de Modern Cubism à la dernière édition du Marathon des Mots de Bruxelles, le 10 juin 2012 (« L’importun, extrait de l’album Les plaintes d’un Icare).

p.p.s. Et pour faire bonne mesure, voici une entrevue très instructive entre le groupe et Philippe Bauwens (Blackmarquis) qui se sont rencontrés juste avant le concert du 10 juin dernier.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s