Interview intimiste avec Lajeiro !

En prélude au concert de Lajeiro à la Médiathèque de LLN.

Avant leur concert chez nous ce samedi 7 mai 2011, les deux membres de Lajeiro, la pianiste-chanteuse Constance Cunha et le percussionniste João de Ogum ont accepté de répondre à nos questions. Nous vous proposons cet entretien décontracté et chaleureux, particulièrement instructif.

* Sur votre site officiel (http://www.lajeiro.com), on apprend que Lajeiro est un duo belgo-brésilien qui est né en 2004 de votre rencontre au Brésil. Pouvez-vous nous en dire davantage sur vos chemins respectifs, et sur les circonstances de votre rencontre ?

Constance Cunha : On s’est rencontré dans le milieu musical de la capitale de l’Etat du Maranhão, au Brésil.  Je réalisais des enregistrements de traditions musicales de la St Jean.

Au sujet du chemin… J’ai grandi dans un univers où le son et les musiques les plus diverses  « occupaient » l’espace. C’est par le piano et les possibilités infinies de cet instrument que j’ai trouvé mon véritable chemin. Après un parcours académique, beaucoup de temps consacré à la danse, des détours vers les percussions et vers des approches plus théoriques de la musique (musicologie), c’est en définitive le piano qui m’a aidée à révéler ma voix (et ma voie !). Je me suis mise à composer mes propres musiques après un grand plongeon dans le répertoire de la musique brésilienne des années septante. Étant autodidacte dans cette démarche de composition, mes guides étaient Milton Nascimento, Egberto Gismonti, et surtout Lô Borges. Je vivais par la musique ma part d’identité brésilienne.  À cette époque, j’ai commencé à enseigner l’éducation musicale, profession que j’exerce toujours. Avec les années, le répertoire de compositions a grandi, et puis, à la fin d’un séjour musical au Mali, j’ai découvert le kamalen’goni. Cet instrument incroyable ne m’a plus jamais quittée dans mes déplacements. Il compensait le grand inconvénient du piano sédentaire en me suivant là où j’allais. Je suis alors partie au Brésil, car je suis à moitié brésilienne. De nouvelles chansons sont nées, un autre langage peut-être plus simple et direct.

João de Ogum : J’ai grandi dans le Nord du Brésil, dans une ville où les rythmes sont très riches et nombreux. Petit, je frappais sur tout ce que je trouvais : boîtes, conserves, casseroles. Plus tard, je suivais mon père lorsqu’il rejoignait les groupes de tambours. J’ai appris à jouer sur le tas, tout seul, en observant les autres, en tendant l’oreille. J’ai assimilé les différents accents rythmiques comme ça, par immersion, sans fréquenter d’école de musique. De toute façon, ces langages-là ne sont pas enseignés dans les écoles.

* Votre musique s’inscrit au croisement entre deux mondes : elle se nourrit des rythmes natifs du Nordeste brésilien et des harmonies pianistiques d’influences européennes. Comment se passe ce métissage ? Quelle est la part de chacune de ces traditions dans vos compositions ?

Constance Cunha : Les musiques sont le témoin de ce que nous sommes, au plus profond. Au croisement de ces mondes, il y a un solide point commun : la langue brésilienne maternelle. Les influences européennes viennent du parcours classique. Le projet LAJEIRO est parti de l’union du  kamalen’goni avec la zabumba (tambour grave typique du Nordeste du Brésil). Puis, la famille de percussions a tellement grandi et les idées se sont multipliées à un point tel que nous nous sommes baptisés « LAJEIRO » ; le mouvement d’un objet qui dévale la montagne en agglutinant la terre sur son passage… Plus tard, le piano a rejoint le répertoire. Il fallait choisir les chansons les moins intimistes, et en créer de nouvelles, plus rythmiques, plus latines aussi… À cette époque, nous étions quatre. Le métissage est donc spontané. Nous sommes deux métisses aussi. L’identité métisse ne se mesure pas au ton de la peau, mais à l’importance des « clefs » qui nous ont été données par des parents d’origines différentes pour pouvoir accéder à la part de différent en nous. Le reste, c’est ce qu’on cherche seul en se tournant vers le futur. J’ai une part de Brésil en moi, et la tempérance européenne qui articule le tout. João, lui, a reçu sur un plateau sonore tout l’héritage oral qui fait la richesse de cette partie du Brésil : la rencontre musicale de l’Indien avec le noir et le blanc. D’une chanson à l’autre, la part déjà mélangée de ces traditions s’équilibre différemment. À côté de chansons très intimistes, il y a des morceaux percussifs dont les arrangements varient en fonction des contextes et des ambiances. On se retrouve alors dans une espèce de retour brutal aux rythmes vigoureux et primitifs du Brésil « natif ».

* En parallèle à votre projet musical qu’est Lajeiro, vous effectuez également un travail de terrain avec les populations afro-indigènes du Nordeste du Brésil, un travail de collectage et de mémoire de leur tradition ancestrale. Quel impact a cette dimension davantage sociale de votre activité sur vos compositions musicales ?

Lajeiro : Elle a un impact sur nous en tant qu’êtres humains en tout cas. En tant que musiciens, c’est aussi un chamboulement total dans la manière de concevoir la musique et le monde. On n’en sort pas « indemne ». C’est incroyable comme les Indiens du Brésil ne conçoivent pas la musique comme on la vit en Occident (entendons le reste du Brésil aussi). Ce vécu nous suggère de très lourds questionnements sur l’avenir du monde et de la diversité des peuples et des cultures. Au niveau des compositions, Lajeiro maintient son langage identitaire. Si on y retrouve des éléments indigènes, c’est parce qu’il y a, chez l’un de nous, un trait identitaire qui s’y apparente, ou une histoire commune à un moment donné. Nous ne cherchons pas à copier, ni à utiliser des éléments des cultures traditionnelles pour les faire nôtres. D’ailleurs, ces musiques ne peuvent pas se jouer n’importe où n’importe quand. Elles sont encore pour la plupart sacralisées. De là, la vulnérabilité de leur transmission et donc de leur survie. De là aussi l’utilité des enregistrements et des collaborations équitables avec ces communautés. C’est une forme de « solidarité musicale ». De musicien à musicien, on traverse les frontières des préjugés culturels et les pièges des descriptions verbales trop rigides. On comprend ce qui sous-tend l’acte musical, au-delà des différences de langage, parce qu’on « vibre » ensemble.

* Musicalement, Lajeiro travaille sur le contraste entre l’aspect percussif des rythmes et le jeu des harmonies du piano. Peut-on considérer cela comme l’identité propre du groupe ?

Constance Cunha : L’identité de Lajeiro est complexe : multiple et en mouvements. Comme nous le disions, c’est une grande famille d’instruments et d’inspirations multiples. Cela rend difficile « l’étiquetage » du groupe… Le piano est aussi un instrument percussif considérable. Nous marions des sonorités a priori éloignées, mais qui forment un tout avec des points d’ancrage forts, comme celle du kamalen’goni d’origine africaine (qui n’existe pas au Brésil) avec le berimbau, typiquement brésilien. Il faut que le résultat reste cohérent.

João de Ogum : Lajeiro est né à partir d’une chanson au kamalen’goni. J’ai fait un arrangement rythmique avec la zabumba et les maracas. La porte s’est ouverte sur toutes les autres chansons et le piano est arrivé dans le répertoire alors que nous étions trois percussionnistes. En duo, on se multiplie chacun  par deux !

* Un nouveau musicien s’est joint à vous lors d’un récent concert à la « Péniche La Légia » à Liège, en apportant l’exotisme mélodieux du kamalen’goni (instrument d’Afrique). Pouvez-vous nous le présenter ? Cette collaboration est-elle destinée à se poursuivre ? Ou d’autres collaborations extérieures au groupe sont-elles envisageables ?

Constance Cunha : Euh… C’est moi qui joue le kamalen’goni !

* Oh, pardon! Il faudra que je revoie mes sources 😉

Lajeiro : À la Légia, Joseph Di Salvo, flûtiste liégeois, s’est joint à nous sur une chanson d’exil au thème tragiquement actuel. Nous avions joué ce morceau ensemble au Festival de soutien à l’asbl « Point d’Appui » (association qui apporte soutien et informations aux réfugiés des centres fermés) à Liège en mars. La flûte s’unit très bien à Lajeiro, car elle apporte, avec son registre plus aigu, un aspect aérien et « libre » que le kamalen’goni et les percussions ne peuvent pas toujours se permettre. Mais Joseph est un « chef ». Le kamalen’goni n’est pas tempéré, et son accord est synonyme de beaucoup de souffrances pour le flûtiste !

Lajeiro étant une « pierre qui roule », toutes les collaborations sont envisageables, pour autant qu’elles soient « vraies ». Nous jouons aussi avec un poly-instrumentiste incroyable, un homme-orchestre caché quelque part dans le Brabant wallon…

* Ce concert de la « Péniche La Légia » a d’ailleurs été enregistré. Comment cela s’est-il passé ? Êtes-vous satisfaits du résultat ? Et dans l’affirmative, peut-on s’attendre à une sortie sur CD, ou sous un autre format ?

Lajeiro : La prise de son professionnelle doit encore être mixée. Nous y travaillons dans le but d’en faire un CD.

* Du point de vue des paroles, Lajeiro se distingue par une sensibilité poétique et lyrique qui, en même temps, interroge l’ambivalence de la nature humaine, les contradictions du monde moderne. Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

Constance Cunha : L’inspiration part du quotidien. Il peut s’agir d’un mot, d’une phrase, d’une image, d’une « illumination soudaine ». Pour ma part, elles me viennent souvent lorsque je marche, ou m’active manuellement. On dirait que le mental se libère alors pour pouvoir créer. Parfois, certains sujets m’obsèdent, soit par révolte, soit par passion. Il faut alors en faire un texte. Il peut aussi s’agir d’un chant traditionnel lointain. Dans tous les cas, il s’agit toujours de vécu. Même une chanson moyenâgeuse réadaptée est reliée à un vécu fort, à un soutien émotionnel, à une identification. Il ne s’agit jamais d’une élaboration purement esthétique, ou bien de chanter des choses que l’on n’a pas vécues, qui nous sont « exotiques ». Même les paraphrases de chants africains se relient à un échange humain.  L’inspiration peut aussi être instrumentale, jaillir d’un morceau à caractère classique au piano ou d’une boucle hypnotisante au kamalen’goni, d’un rythme lancé au tambour entre une vaisselle et une tasse de café…  Je vois l’inspiration comme une part de « sacré » dans un quotidien matérialiste morbide qui a assassiné les symboles. Les textes de Lajeiro, c’est avant tout une revendication : continuons de résister à la globalisation de la pensée, des musiques et des langages, des actions et réactions. N’ayons pas peur de résister au conformisme convenable, le pire des anesthésiants car il juge les autres à travers ses propres frustrations, malheureux qu’il est.

* Lajeiro en concert, c’est toujours davantage qu’une simple succession de chansons. C’est une invitation au voyage, au dépaysement total grâce à la grande diversité des instruments que vous emmenez avec vous, tous plus mystérieux ou exotiques les uns que les autres. C’est aussi et surtout une rencontre avec le public, à travers l’évocation de l’origine (réelle et/ou légendaire) de ces instruments, à travers l’illustration de la diversité des percussions et de leur langage. La scène est-elle un élément essentiel de l’alchimie Lajeiro ?

Constance Cunha : Plus que la scène, le contact avec « l’autre »… La musique, c’est fait pour être joué. Dans le monde occidental actuel, nous sommes habitués à une attitude d’auditeur passif. Le disque (ou support sonore) y tient une place prépondérante. Dans les pays du sud, les musiciens jouent jusqu’à l’épuisement total. La musique est physique, psychique, vécue par le corps tout entier. Le public cesse d’exister pour faire partie de cet univers musical. Soit il y trouve une place d’acteur, soit il entre en lévitation… Enfin, il réagit avec son corps ! Il y a des virtuoses dans les rues d’Afrique, des « montres vocaux »  dans les communautés rurales du Brésil… Mais ils ne sont pas considérés comme des musiciens professionnels parce qu’ils n’ont pas de diplômes ou de « carrière » mercantile portée par les médias. Ce sont des musiciens extraordinaires dans leur humilité. La séparation entre musicien et auditeur, opérée dans la musique érudite, a ses bons côtés, comme la concentration et une profonde capacité d’écoute, par exemple, mais cela peut aussi nous faire oublier que la musique a le pouvoir d’unir pour renforcer au lieu de séparer pour rivaliser…

* Avant votre concert de ce samedi 7 mai à la Médiathèque de Louvain-la-Neuve, un dernier mot pour nos membres ?

Constance Cunha : La Médiathèque est sans doute un des plus extraordinaires outils de diffusion de la musique dans notre pays. Dans un territoire aux dimensions gigantesques comme le Brésil, il existe beaucoup de régions difficilement accessibles. Lorsque j’y vivais,  je repensais parfois au discobus en Belgique et à la « fête » que représentait pour moi son passage dans le village. Dans une zone rurale du Brésil, une enseignante parcourait des dizaines de kilomètres par semaine avec un petit âne chargé de livres. Les enfants faisaient la fête à l’animal et à sa bibliothèque ambulante à leur arrivée au village.

Il faut nous dire que ce que nous possédons n’est jamais définitif. On ne sait jamais ce qui peut nous arriver. La Médiathèque est une institution noble et formidable, d’une importance capitale pour la diffusion de la culture, son partage dans l’équité entre tous. C’est quelque chose d’une richesse inestimable. En Belgique, à force de pleurnicher le ventre plein et de ne pas valoriser nos richesses, nous finirons par perdre le principal : la culture qui réunit les gens ; le ciment social et humain qui n’a pas de valeur marchande. Cela a quelque chose d’indécent.  Alors il faut se battre ! Il y a beaucoup de pays dans le monde qui méritent des centaines de discobus pour lutter contre l’isolement, la misère et les carences d’instruction… des problèmes bien plus fondamentaux que ceux qui nous occupent par ici ! Il faut investir dans la culture !

* Merci Constance et João. Nous sommes impatients de découvrir très bientôt l’univers fascinant qui est le vôtre !

Lajeiro : Merci à La Médiathèque !

Propos recueillis par Sylvain Isaac

Une réflexion sur “Interview intimiste avec Lajeiro !

  1. Enfin des interviews qui apportent quelque chose : on parle du vécu, des désirs, des espérances, des racines, de l’origine des maux et des tourments, et leur « résolution », comme en harmonie….
    Pas de projections dans un futur improbable et non-partageable avec quiconque qui ne serait pas hautement initié ! Ou, encore pire, des remords et des regrets, avec l’éternelle machine à remonter le temps…
    Merci beaucoup !
    Massimo.

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