Voici une très belle anthologie de Francis Bebey, African Electronic Music 1975-1982 (MK5642).
Bon d’accord, le titre de cette chronique constitue tout un programme en soi. Pourtant, c’est à peu près de cela dont il s’agit, et même un peu plus, quand on découvre cette anthologie qui offre un large panorama des années électroniques de Francis Bebey. Reconnu comme l’un des plus grands musiciens camerounais, Francis Bebey a commencé sa carrière comme journaliste radio avant d’être rattaché à l’UNESCO en tant que directeur du Programme de la Musique. En parallèle, il écrit des romans et s’intéresse à la musique.
Des pièces africaines pour guitare classique, des récitals, des chansons de variété (dont certaines connaîtront un gros succès sur le continent africain et dans le monde francophone), Francis Bebey a touché à divers styles musicaux avant de découvrir les bienfaits de la musique électronique: la possibilité de créer seul ses compositions en toute indépendance et toute liberté. C’est alors qu’explosa sa créativité et qu’émergea son style propre, rencontre improbable du mokassa (musique urbaine très populaire au Cameroun) avec les sonorités froides et mécaniques des premiers orgues et claviers électroniques, avec les premières boîtes à rythmes. Les nouvelles techniques d’enregistrement qui sont apparues en même temps, dont celle du re-recording (sorte de sampling avant l’heure), ouvrirent un champ des possibles qu’il s’empressa de défricher.
Mais la technologie n’est pas tout. La touche "Francis Bebey" (qui chante aussi bien en anglais qu’en français) n’aurait pas eu l’impact qui fut la sienne dans les années ’70 et ’80 sans la truculence de son verbe. Aux côtés de superbes morceaux synthétiques ("New Track", "Sahel", "Super Jingle", "Savanah Georgia") qui évoqueraient (le groove en plus) un Kraftwerk en vacances dans la cité balnéaire de Limbé, Francis Bebey chante des textes d’une drôlerie savoureuse et politiquement incorrecte. Dans une veine hyper-réaliste, acerbe et volontiers choquante, il décrit les déboires de l’homme africain qui reste perplexe devant les revendications émancipatrices de sa femme ("La condition masculine"), impuissant devant un amour qui s’éteint ("Divorce pygmée") ou vaguement amusé devant le fruit "blanc" de l’infidélité conjugale ("Agatha"). Les saillies misogynes qui truffent ses textes laissent transparaître un spleen gainsbourien qui révèle, derrière ses accents cyniques du meilleur effet, une véritable sensibilité humaniste.
Sylvain Isaac


